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VW, ces deux lettres évoquent tout de suite la célèbre Golf, la Coccinelle ou encore le California. Une rangée de voitures, pas un troupeau de vaches. Et pourtant, c’est bien pour ses pratiques dans un ranch en Amazonie, dans les années 70 et 80, que le groupe automobile se retrouve devant la justice brésilienne. Il est accusé d’esclavagisme.
La première audience a eu lieu hier, devant un tribunal du travail de Brasilia. La prochaine est fixée au mois de septembre pour laisser le temps au groupe automobile d’examiner les éléments de preuve présentés.
Avant d’en venir aux accusations dont il fait l’objet, une question se pose : comment le géant allemand de l’automobile s’est-il retrouvé impliqué dans un projet d’élevage en forêt amazonienne ? A l’époque, le Brésil est une dictature militaire. La junte voulait conquérir l’Amazonie, en transformer une partie en pâturages et faire de cette zone une grande région d’exportation. Pour attirer les investisseurs, elle propose des incitations fiscales. Les grandes entreprises pouvaient investir 25% de ce qu’elles devaient normalement payer en impôts dans un projet de développement en Amazonie.
Wolfgang Sauer, passionné d’élevage bovin, allié de la junte
“VW était la plus grande entreprise d’Amérique latine et l’entreprise privée qui payait le plus d’impôts, c’était donc très lucratif pour elle, explique Antoine Acker, professeur d’histoire à l’Institut des hautes études internationales (Genève) et auteur du livre ‘Volkswagen in the Amazon‘ (Cambridge University Press, 2017), qui a lui-même été entendu par le procureur brésilien dans cette affaire.
“C’était aussi une manière de se faire bien voir par le gouvernement, pour obtenir plus facilement des avantages fiscaux, des licences etc. Et enfin, le PDG de VW Brésil, Wolfgang Sauer était passionné d’élevage bovin.”
Le bœuf du futur
L’entreprise achète 140.000 hectares de forêt en 1973. A l’époque, le fast-food est en plein boum, jusqu’en Europe, cela crée une importante demande de viande et Volkswagen espère, via ces terrains encore inexploités, pouvoir répondre à cette demande, accéder à un énorme marché.
Le constructeur automobile se voit comme un pionnier. Il veut créer une nouvelle race de bovins, qui serait aussi résistante (à la chaleur, à l’humidité) que le zébu amazonien, et aussi grosse, aussi riche en viande que les vaches européennes. Des partenariats sont établis avec des universités américaines et suisses.
“Le grand slogan VW au Brésil à l’époque c’était ‘La marque qui connaît notre sol’”, précise Antoine Acker. Elle a surtout fini par l’épuiser. Tout comme elle a exploité les paysans brésiliens qu’elle a embauchés.
Travail forcé par la dette
La “fazenda Volkswagen” (la “ferme Volkswagen”) se voulait une ferme moderne, exemplaire, avec des conditions de travail exceptionnelles. C’est tout le contraire qui va se passer. VW embauche des travailleurs ruraux pour défricher la forêt, préparer les pâturages.
“L’entreprise les recrute dans des villages reculés, leur promet monts et merveilles, leur paie une nuit d’hôtel, et souvent une prostituée, puis les emmène à la ferme, détaille le professeur d’histoire. Là, on leur dit, sous la menace d’un revolver, qu’ils doivent rembourser ces frais, et travailler pendant 4 mois pour ce faire.” Sauf que la dette se creuse : perdus au milieu de la forêt, ils doivent acheter les outils de travail et leur nourriture sur place à des prix exorbitants, ainsi que payer leur logement. C’est un système de travail forcé par la dette.
Les agents nous surveillaient toujours, les armes à la main.
La télévision publique allemande ARD a retrouvé d’anciens travailleurs victimes de ces pratiques esclavagistes. Dans son reportage, Jose Pereira se souvient : “Ceux qui ont résisté ont été confrontés à la violence. Ils frappaient les travailleurs avec une sangle et les forçaient à travailler. Les agents nous surveillaient toujours, les armes à la main.”
Humiliations, abus sexuels, suspicions de meurtres
“On parle d’humiliations, d’abus sexuels, de personnes ligotées à des arbres, et il y a aussi deux suspicions de meurtres” ajoute l’auteur du livre Volkswagen in the Amazon.
Les responsables de l’entreprise ne pouvaient ignorer ces pratiques. Selon le procureur Rafael Garcia, en charge du dossier, ils les ont même encouragées. “Ils savaient, bien évidemment., abonde Antoine Acker. C’est sorti dans les médias, il y a eu une commission d’enquête mais ils n’ont rien fait pour arrêter ça. A la fin des années 80, ils continuaient d’ailleurs d’employer deux contremaîtres qui ont eu recours au travail forcé alors qu’ils avaient été accusés publiquement”.
“Voir les choses dans leur contexte”
La chaîne de télévision allemande ARD a interrogé l’un des deux, Friedrich Brügger, qui vit actuellement en Suisse. Il n’exprime aucun regret : “Il y a peut-être eu des cas difficiles dans certains cas. […] Mais absolument pas de manière systématique. […] C’est absurde. Il faut voir les choses dans leur contexte. Lorsque des milliers de personnes sont réunies en un seul groupe, il est évident que les choses ne se passent pas toujours très bien. C’est évident. Surtout au milieu de la forêt vierge. “
Premier grand scandale de déforestation
En 1987, VW met fin à ses activités d’élevage. C’est un échec commercial, et, dès 83, des articles sortis dans les plus grands journaux allemands et brésiliens ont terni sa réputation. Cela coïncide aussi avec la fin de la dictature militaire : “il n’y avait plus personne pour couvrir leurs crimes, d’une certaine manière”, affirme le professeur d’histoire. La conscience écologique commençait par ailleurs à émerger dans la société brésilienne. “Cela deviendra le premier grand scandale de déforestation“.
Une petite révolution
La justice brésilienne a donc fini par s’emparer du dossier, aidé en cela par Ricardo Rezende, un prêtre catholique qui se bat depuis des années pour que le constructeur automobile réponde de ses actes. Le but du procureur est d’obtenir un accord financier afin d’obtenir réparation “pour les graves violations des droits humains qui ont eu lieu dans le ranch”, tout en évitant des poursuites judiciaires. Volkswagen n’a pas souhaité commenter mais avait auparavant assuré être disposé à contribuer à l’enquête.
Pour l’historien Antoine Acker, si un accord est trouvé, si Volkswagen reconnaît les faits, ce serait une petite révolution : “Ça aurait un impact sur le travail de mémoire sur les crimes du régime militaire et de ses alliés, cela pourrait mener à d’autres actions judiciaires, et puis ça permettrait de mettre en lumière ces pratiques, qui ont encore cours aujourd’hui au Brésil.“
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